Une ferveur contemporaine
Il est des sites chargés de mémoire, marqués par le temps et l’espace, porteurs à eux seuls d’une figure de l’histoire et de la géographie. Cette charge ne peut être un fardeau si lourd qu’il empêcherait d’avancer et condamnerait à un ressassement mémoriel, à un définitif arrêt sur image. Combien de fois n’a-t-on dit que la ville se construit sur la ville ? L’Île aussi quand elle fait ville.
L’Île Seguin vit aujourd’hui ce moment de suspens, tendu et encore incertain où s’esquisse un avenir et s’estompe un passé. Le futur ne donnera son plein que dans quelques années ; le passé vivra, fort de présences, de récits et de vies qu’on ne saurait oublier, d’une forme et d’un profil inscrits dans une topographie des souvenirs faite de hauts murs dressés sur un sol artificiel près de dix mètres au dessus du niveau du fleuve. L’une et l’autre se mêlant, la mémoire des hommes et de leur travail, celles des murs et de leur profil, ont forgé l’image légendaire de la forteresse ouvrière et du grand bateau.
Renault a fermé ses portes et arrêté la production automobile sur l’Île Seguin en 1992. Changement de destin. Un nouveau projet est né, voulu par la ville de Boulogne-Billancourt, par son maire Jean-Pierre Fourcade, par les villes partenaires groupées au sein du Syndicat mixte du Val de Seine et soudain magnifié et définitivement ancré par la décision prise en 2000 par François Pinault d’implanter sur l’île une Fondation d’art contemporain devant abriter ses collections et présenter des expositions temporaires. A l’issue d’une consultation réunissant quelques uns des meilleurs architectes [1], Tadao Ando fut choisi par François Pinault pour construire le bâtiment de la Fondation sur la pointe aval de l’île, ainsi qu’à Sydney avec l’Opéra d’Utzon, à Paris avec le Centre Pompidou de Piano et Rogers, à Lyon avec le musée des Confluences de Coop Himmelblau, à Bilbao avec le musée Guggenheim de Gehry, un grand équipement culturel devenait le symbole d’un projet urbain. Inscrit dans la forme même de l’île, imposant et présent comme une figure de proue, le bâtiment d’Ando annonce le changement et crée l’attente du voisinage.
Une mémoire de forme
L’île Seguin va devenir au fil des ans « L’île des deux cultures » et réunir sciences et arts au travers d’équipements culturels et artistiques autant que techniques et scientifiques dans l’espérance d’une nouvelle alliance et d’une modernité en appelant à toutes les intelligences. C’est François Grether, qui le premier entreprit de parler à Jean-Louis Subileau [2] de la création éventuelle autour de l’Île d’une structure innommée –peau, résille, enveloppe, membrane, paroi, rideau…- qui pourrait perpétuer la forme légendaire d’une île unitaire aux bâtiments exhaussés sur un socle. Garder ce sol artificiel était nécessaire afin d’éviter une dénaturation, un retour en arrière vers une île au fil de l’eau. Mais cela seulement n’aurait pas suffi, au risque de créer ce que Jean Nouvel avait évoqué drôlement comme « une esthétique plateau de fruits de mer » posant des bâtiments sur une haute assise sans souligner la continuité du pourtour extérieur de l’île [3]. Il ne s’agissait pas là de questionner une mémoire de fond et son histoire du travail industriel mais une mémoire de forme (de la même manière qu’il y a des alliages à mémoire de forme), donnant à percevoir une morphologie disparue dans la découverte d’un nouveau paysage à la fois stimulateur de souvenirs et de devenirs.
On parlait autrefois des « profils » ou des « silhouettes » de villes. Il était possible de « lire » la ville en ses limites, dans une ligne de murailles, de toits et dans ses crêtes : clochers, beffrois, campaniles, châteaux…Cette lecture est révolue puisque la notion même de limite a disparu. La limite n’existe plus que dans les paysages insulaires. La skyline de New York est fameuse. L’île, les îles ont des limites. Le territoire urbain et le paysage y sont précisément enserrés par les rives du fleuve ou de la rivière et continuent donc de se lire comme une entité ayant un début et une fin, un amont et un aval, des côtés, un contour et un profil. A Paris, les îles au cœur de ville sont d’abord perçues comme une limite, une forme affirmant dans l’impeccable linéarité de leurs bâtiments attachés une urbanité massive et resserrée, presque fermée, ne serait-ce la percée des ponts et de quelques rues. Renzo Piano avait dans un projet conçu pour l’île Seguin à la demande de Renault, exprimé la force d’un bâtiment unitaire, marqué par son profil de hautes murailles. Mais si la symbolique du cloître et de son intériorité close s’y substituait à celle de l’usine-forteresse, il y manquait l’ouverture et la transparence indispensables à un projet urbain appelant la diversité des activités, la pluralité des intervenants et les transparences visuelles permettant d’une rive à l’autre, des traversées du regard.
La dématérialisation de la limite
Familière autrefois, cette problématique ne fait plus apparemment partie (mais les apparences sont trompeuses) des questions d’aujourd’hui. La lisière, l’orée, le mur de hautes futaies, la haie… créaient sur le plan visuel, une limite minérale ou végétale au statut ambigu de séparation relative, de transparence et d’occultation. On trouvait dans la grille qui entoure le parc et le château, une double et paradoxale fonction de clôture et de transparence. Refuser les corps mais inviter les regards ! L’île des musées à Berlin est pareillement entourée d’une clôture de balustres, qui protège et délimite sans cacher. Les arcades de la rue de Rivoli instaurent, elles aussi, une séparation souple entre le dedans et le dehors. Sans que la question soit explicitement formulée et théorisée, tout un mouvement de l’architecture et de la ville s’est progressivement intéressé à la transparence, à la peau et à la dématérialisation des limites. De Paul Scheerbart, chantre de l’architecture de verre, à son ami Bruno Taut rêvant de créer une architecture cristalline engendrant un espace fusionnel et sans limite où les murs ne seraient plus que les reflets immatériels d’une forme oubliée ; d’Yves Klein en appelant à l’évolution de l’art vers l’immatériel […]pour construire une nouvelle architecture […] de murs de feu, de murs d’eau, de toits d’air… [4] ; de Jesus Raphaël Soto créant des pénétrables disposés dans l’espace public (à Caracas par exemple) qui sont des habitacles sans mur ayant cependant une intériorité ; des recherches de Jean Nouvel ou d’Herzog et de Meuron sur la peau, c’est la même quête d’une traversée des apparences instaurant une interpénétration des choses, un brouillage des limites et répondant à la phrase de Merleau Ponty Le monde est autour de moi, pas devant moi.
Il y a quelques années, Léon Krier agrémentait ses projets historicistes de grands rideaux textiles pouvant être ouverts ou tirés et instituant une limite à la fois tangible et relativement immatérielle. On a retrouvé des démarches analogues chez des créateurs d’aujourd’hui avec les villas de Rudy Ricciotti ou de Shigeru Ban (un rideau extérieur tiré tout le long de la façade ) ou de façon plus constructive dans le projet de Dominique Lyon et Pierre du Besset pour le Pavillon de la France à l’Exposition Universelle de Séville. Mais il s’agit là de réponses à des questions architecturales et non de la résolution de problèmes urbains. La Fondation Cartier de Jean Nouvel donne, dans sa relation au Boulevard Raspail et aux règles de l’alignement, une réponse élégante et pertinente par l’érection de grandes parois de verre qui séparent en même temps qu’elles réunissent. Plus près encore de la réalité de l’île Seguin, le projet de « l’ilôt » des ambassades des pays nordiques à Berlin, réalisé par les architectes Berger + Parkkinen évoque très précisément le souci d’allier unité et diversité. Le campus (on pourrait dire l’île) diplomatique qu’ils ont créé comprend les cinq bâtiments des ambassades réalisés par cinq architectes différents plus un bâtiment commun dont ils sont les auteurs. L’unité de l’ensemble est signifiée par un mur d’enceinte en cuivre, qu’ils appellent la ligne courbe, la peau, le lien et qu’ils comparent à un « wrapping » de Christo.
Cette question des alternatives entre massivité-continuité, transparence-disjonction, massivité-disjonction, transparence-continuité a longtemps fait débat. Pour beaucoup, Laprade et Piano faisaient trace et semblaient imposer une voie à la fois mémorielle et d’une étrange monumentalité urbaine. D’autres s’interrogeaient – et j’étais de ceux là- en croyant déceler dans ce modèle une modernité nostalgique et l’invocation d’une unité positiviste quelque peu battue en brèche par la fragmentation et la diversité de la ville moderne et contemporaine.
Questions pour l’Île Seguin et crise de l’espace public
Convaincu de l’intérêt de ces questions et de leur importance pour le futur de l’île Seguin et de l’ensemble du grand projet des terrains Renault, Jean-Pierre Fourcade prend la décision de lancer un marché de définition et d’inviter des équipes rassemblant des compétences et des talents variés à proposer une réponse. Il est donc fait appel à des architectes, des artistes, des designers, des ingénieurs, des paysagistes, tant les problèmes sont divers et relèvent de disciplines et d’approches différentes [5]. Il faut souligner dans le cas présent, le courage et la pertinence du politique. La question posée était complexe : « Comment assurer l’unité et la mémoire tout en autorisant la diversité, la modernité et la liberté ? » ARM ARCHITECTURE (Matthieu Poitevin – Pascal Reynaud) -Stéphane Maupin -Jérôme Sans [6] ont d’abord répondu à cette question avec une impertinence qui leur sied parfaitement en intitulant leur projet Une façade floue pour un projet au contour incertain. Rendre le futur possible sans savoir de quoi l’avenir sera fait . Nombre de commentateurs se sont gaussés de cette manière de la puissance publique d’esquisser une interrogation sans connaître déjà la réponse. Ils y ont vu une indécision là où s’affirmait au contraire une dynamique et une recherche. Certains en ont conclu avec superbe au caractère définitivement « caricatural… mondain et sans substance » d’une telle entreprise [7]. Cette évocation n’est pas anecdotique car elle renvoie aux effets d’images qui très vite deviennent plus réels que la réalité, s’imposent donc et s’y substituent. Ainsi « l’île Seguin » (entendez par là l’ensemble des terrains Renault) était devenue au fil des ans le sujet favori des dîners en ville. La Fondation de François Pinault ne se ferait jamais (« si, si, je vous l’assure, mes sources sont sérieuses ») et pour le reste les responsables du projet n’avaient – bien sûr- aucune idée, tout allait à vau l’eau et se terminerait dans le lucre, la spéculation et le désordre urbain. Il faudra dorénavant parler d’autre chose. Tant mieux. ARM a en ce domaine le grand mérite de se situer ailleurs, joyeusement et sans nostalgie.
La tradition européenne de l’espace public en a fait un espace introverti, où le bâti vient ceindre un vide central organisé pour la rencontre et la dilection. Ce modèle a prévalu pendant des siècles et, quel qu’en soit le type particulier : place, rue, forum, galleria, mail, … a voulu magnifier une citadinité offerte à tous autour de modèles, de monuments et d’équipements exprimant les valeurs du pouvoir et du bien commun. L’agora, le forum sont nés avec la cité démocratique. Ils ont symbolisé la polis, lieu et lien à la fois, établissement humain et forme délibérative d’une volonté collective. Dans ce récit du vivre ensemble, l’espace public était le creux où établir une citoyenneté, un tiers espace dirait Henri Gaudin. Il est troublant de constater combien la ville du vingtième siècle a ignoré cette fonction centrale et en presque tous les cas, n’a pas su donner lieu. Cette incapacité à reproduire ou plutôt à inventer l’espace de tous, traduit sans doute une perte de projet collectif et un congédiement du politique. La pensée politique et celle de l’architecte se rejoignent dans la capacité de concevoir et de transformer ce qu’on appelle le projet. Ne plus savoir imaginer des espaces publics signe un double échec politique et architectural. Des raisons de mode de vie, de choix de déplacement et de mobilité, de loisirs et de consommation interviennent encore dans la définition et la transformation des espaces publics. Les centres commerciaux apparaissent parfois comme une alternative. Mais il leur manque le plus souvent une dimension symbolique de liberté et de diversité. La place du marché ne résume pas à elle seule une complexité urbaine, ni le marché financier une complexité sociale et culturelle.
Une galerie territoriale
Le projet ARM répond hardiment à toutes ces interrogations avec un élan et une ingénuité outrepassant les précautions, les modèles et les retenues qui font les projets convenus et consensuels. Les propositions avancées sont toujours simples et comme d’évidence. A terme elles bouleversent notre vision et inventent un nouveau type d’espace public. Les perceptions s’inversent et l’île/ville se donne à voir et à vivre selon un mode nouveau. L’enveloppe double face devient une galerie territoriale et un paysage en mouvement côté terre en même temps qu’une façade urbaine active instituant un vis à vis vers Boulogne-Billancourt, Meudon et Sèvres de part et d’autre de la Seine. Côté île, elle fabrique une urbanité mixte imbriquant subtilement le public et le privé, le dedans et le dehors.
On peut à ce stade, souligner quelques caractéristiques générales et singulières. L’échelle est territoriale. Ce qui se passe et se voit sur la galerie est à la fois proximité pour les promeneurs et les insulaires et construction monumentale à perception lointaine (mais cependant distincte) pour les riverains et les passants qui sont « de l’autre côté », dans la ville/terre. L’espace public ainsi créé est vertical et non horizontal comme il est de tradition. Le Corbusier opposait l’horizontalité des eaux, des fleuves et des océans et la verticalité de l’édification, de l’homme debout et déambulant. Guillevic assignait à la paroi verticale une porosité mettant en relation l’intimité protégée et les regards traversants allant de l’un aux autres. Cette verticalité publique faisant ville et vie nous paraît sans référence. C’est une invention. On connaît bien sûr des façades animées. Celle du Centre Pompidou côté piazza annonce peut-être, après les architectures de papier d’Achigram et de Cedric Price, une façade-enveloppe traversée par la grande promenade architecturale de l’escalator faisant belvédère sur Paris. Mais nulle part, nous semble-t-il n’existe un tel espace public, habité, actif, changeant. La Tour Eiffel a peut-être, dans sa verticalité transparente, une telle potentialité. Et la patinoire qui vient de s’y ouvrir au premier étage rejoint les perspectives d’activités proposées par ARM. Elle est de toute façon, un référent symbolique essentiel. Critiquée par les meilleurs esprits, elle fut vite adoptée pour devenir une icône définitive, le symbole universel d’une ville. Les auteurs du projet de l’île Seguin s’y réfèrent volontiers et y pensent sans doute lorsqu’ils écrivent. Toute l’île est dédiée à une ferveur contemporaine conduisant à un nouveau statut d’icône. Cette ferveur s’exprimait chez Eiffel par la performance technique et l’élan formel. Elle est ici d’une autre nature, non plus dans la complexité inventive de la structure constructive mais dans celle d’une structure programmatique.
Forme, construction, ambiances
Car le projet d’ARM, cet espace public vertical d’échelle territoriale et d’extraversion (à la différence de l’espace public européen introverti et intériorisé) est un espace programmatique, une œuvre ouverte, une matrice alvéolaire d’activités, d’échanges et d’ambiance. Ces spécificités de conception et donc d’énonciation préalables à la formalisation induisent des réalités constructives et formelles secondes. La forme est soumise à l’intention. Elle est d’abord celle de l’île qu’elle ceint sur un périmètre d’un kilomètre sept cent, retrouvant naturellement dans son développement et dans les activités qui l’occupent les métaphores du grand navire et, quand des éléphants s’y promènent, de l’arche de Noé. La construction en appelle davantage aux simplicités de la boîte à outils, du mécano et du légo qu’aux virtuosités de l’ingénieur. De grands portiques, sorte d’étagères urbaines, portent trois rangées superposées d’alvéoles de six mètres de long, trois mètres cinquante de haut et de deux à trois mètres de profondeur selon les endroits. La face supérieure du lit constitue un chemin de ronde, qui renvoie moins à la forteresse ouvrière qu’à la promenade dans l’espace. Les circulations sont comme les rues et les places de la ville. Elles comprennent sur les faces nord et sud, deux grandes rampes qui cheminent dans la structure jusqu’à la promenade haute et deux autres qui partent du socle pour créer une liaison avec la promenade basse du bord de l’eau ainsi qu’une vingtaine d’escaliers et des ascenseurs ou monte charge. L’ensemble est composé de quatre éléments distincts : les deux façades nord et sud convergeant vers l’amont ; un deck en porte à faux créé entre les deux ponts côté nord [8] ; une passerelle reliant les deux façades nord et sud et assurant la continuité face à la Fondation Pinault.
Cette description des principes de construction et de déplacement permet d’imaginer un squelette. Il faut maintenant y mettre la chair et la vie et tenter de deviner les vibrations du quotidien [9]. La lumière, le mouvement, le jeu des ouvertures, les qualités de réflexion des matériaux créeront un paysage changeant et permanent, une peau de caméléon faite de l’aimantation des effets visuels et perceptifs aspirés et rassemblés dans la façade. Cette peau ne sera pas faite d’autant d’écailles qu’il y a d’alvéoles, mais un grand nombre d’entre elles seront équipées de lames longitudinales de différents matériaux aux incidences lumineuses, dont le choix et l’emplacement seront laissées à la discrétion des artistes invités et/ou changeront selon les emplacements et les relations avec le bâti. L’ensemble variera en fonction des feux des voitures circulant sur les berges, des lumières des immeubles, du ciel et de l’eau. La sous-face du deck de la face nord sera habillée d’un inox poli miroir réfléchissant le fleuve. Ainsi, de la promenade du bord de l’eau et des trois niveaux de galerie découvrira-t-on en levant la tête, les bateaux flottant dans le ciel. La lumière ne sera pas recherchée comme un élément puissant d’éclairement mais plutôt comme la trace diffuse d’une vie de la structure. Des tubes fluo installés en sous-face de la promenade haute dessineront une auréole en suspension dans l’air. Le béton chargé de quartz des rampes assurera un scintillement discret, tandis que les feuillures lumineuses des garde-corps donneront à voir le jeu des niveaux et des superpositions. Mais on percevra surtout une silhouette aux perspectives multiples liées notamment aux mouvements mêmes des promeneurs-regardeurs. Le principe optique de l’ensemble du projet joue sur des effets de parallaxe. La conjugaison du tracé orthonormé des cases et de la géométrie courbe de l’île fera apparaître la façade opaque ou transparente selon la position de l’observateur et créera ainsi un paysage évoluant au gré de ses déplacements.
Un double pari
Cet entour de l’île ne vaudra que dans l’imbrication savante de l’extérieur et de l’intérieur, de l’espace public-façade et des bâtiments qui le jouxteront et le pénétreront. Car il ne saurait être question de mettre en dépendance les immeubles qui viendront s’implanter sur l’île. Le pari ne sera gagné qu’à une double condition : créer un lien conjuguant relation et autonomie entre la façade enveloppe et les bâtiments, d’une part ; instaurer une cohérence et une communauté de relation et d’action entre la Fondation François Pinault, figure de proue de l’île et les activités de la galerie territoriale, d’autre part. La non-réalisation de l’une de ces deux conditions frapperait de précarité l’ensemble du projet.
L’association de la façade aux éléments qui la jouxtent nécessite une étude typologique et urbaine autant qu’une étude juridique et financière permettant de définir avec la maîtrise d’ouvrage tous les éléments de liberté, de mixité et/ou d’autonomie liés à la relation entre l’enveloppe et les bâtiments ainsi que la façon dont seront répartis entre les opérateurs les coûts y afférents. A ce stade du projet, tout reste à établir et à mettre en œuvre à partir du moment où il est acquis que la structure proposée sait accueillir et articuler une syntaxe urbaine et économique nouvelle. Une typologie d’accroche et de relation a été établie. Elle distingue cinq familles d’échange avec les bâtiments à construire ou de réalisations spécifiques qui se subdivisent en douze variations. Ainsi trouvera-t-on selon la nature du parcours et des implantations du bâti : la façade s’accrochant au bâtiment arrière et servant de balcons et /ou de loggias ; les bâtiments se prolongeant par extrusion dans la façade-enveloppe ; la façade-enveloppe n’étant en relation avec aucune construction et devenant totalement transparente ; le deck créant sur la Seine, entre les deux ponts de la façade nord, une avancée d’activités et de loisirs ; la passerelle faisant face à la Fondation Pinault continuant la promenade haute et accueillant des activités en son espace interne. Ces combinatoires déterminent des situations juridiques et relationnelles complexes et notamment des bilans de surface qui ne peuvent pénaliser les différents investisseurs. La plus grande attention est donc portée aux statuts de propriété, aux servitudes de passage et de jouissance, aux zones diverses de contact, de pénétration, d’extrusions/intrusions, de continuités entre des terrasses et des toits…
Cette mixité de solutions est un risque et un formidable enjeu. C’est le pari fait par la maîtrise d’ouvrage d’inventer une ville conjuguant sans les séparer le privé et le public. Notre pays s’est ancré dans une culture institutionnelle fondée sur cette séparation. Ainsi dans le domaine culturel, reste-t-on depuis longtemps le dernier pays d’Europe quant au nombre de collectionneurs privés et assigne-t-on au secteur public une fonction quasi monopolistique de financement de la culture. La décision de François Pinault de créer une Fondation dédiée à l’art contemporain et de l’implanter sur l’Île Seguin constitue pour la France un changement radical. La décision de Jean-Pierre Fourcade et de la SAEM Val de Seine d’acquérir l’Île Seguin pour y définir avec des investisseurs privés et publics une programmation d’intérêt général consacrée à la rencontre de la culture scientifique et technique et de la création artistique est une autre fameuse innovation. La proposition portée par le projet ARM en réponse aux questions posées dans le cadre de l’avis d’appel public à la concurrence, d’intriquer dans une relation d’intérêt et d’usages les domaines public et privé et de créer des espaces collectifs mêlant le privé et le public est également originale. Cette mixité est l’essence même de la ville et de la création.
Les rues sont l’appartement du collectif. Le collectif est un être sans cesse en mouvement, sans cesse agité, qui vit, expérimente, connaît et invente autant de choses entre les façades des immeubles que des individus à l’abri de leurs quatre murs.
Walter Benjamin, Paris capitale du XIXème.
E la nave va !
Le grand navire est prêt à appareiller. Il ne lui manque plus que les passagers, l’emboîtement savant de ses ponts et des espaces intérieurs et le pullulement d’une activité permanente. Entre l’inventaire à la Prévert et le dénombrement statistique, nul ne saurait épuiser les ressources actives de l’espace urbain et leur infinie diversité. Au fur et à mesure de l’évolution de leur projet, les hommes d’ARM ont ainsi pu imaginer de façon réaliste la venue sur les galeries, d’occupations et de commerces de natures différentes –résidentes, temporaires, commerciales – et dont on évoquera quelques exemples : timer pour coureur et jogger ; aquarium géant loupe ; bancs, nacelles, balançoires ; espace de réception de messages internet ; pêche à la ligne, location de cannes ; repos, détente ; journaux, lecture ; cartomancienne, futur ; massage et shiatsu ; location de cerfs volants ; snacks, buvettes, distributeurs ; location et vente de chaussures, rollers, patinettes ; bouquinistes ; patinoire ; jardins ; Fitness ; boutiques de souvenirs….. sans parler de la piscine dont la position centrale viendrait colorer et articuler les circulations et le fonctionnement de l’Hôtel construit à proximité de la Fondation Pinault.
Le deck, balcon sur le fleuve et la ville, constituera dans cet espace collectif vertical un land mark essentiel et fonctionnera comme une galerie de monstration à l’échelle urbaine. Son traitement, « géant »selon les auteurs du projet, impliquera une programmation annuelle et une mise en réseau qui dès le départ procédera d’une relation intime de partenariat et de cohérence avec la Fondation François Pinault et de la création d’une structure juridique ad hoc. L’expression artistique trouvera là son lieu majeur, mais c’est sur le kilomètre sept cent (400 cases plus le deck) et vingt-quatre heures sur vingt-quatre que s’inventera un site multiculturel actif. Si la personnalité des membres de l’équipe les porte tout naturellement à rechercher la confrontation des disciplines de création, la présence au côté des architectes, de Jérôme Sans, co-directeur du Site de Création Contemporaine du Palais de Tokyo, renforce considérablement le parti pris et lui donne une crédibilité internationale. L’échelle territoriale de la galerie répond à l’évolution d’une part importante de la création tant dans les domaines urbains qu’artistiques. La dimension territoriale est devenue nécessaire pour percevoir la nature des établissements humains d’aujourd’hui. La ville cède la place à l’agglomération et à ses communautés de communes. Le paysage exprime la mesure d’un territoire spatial et culturel. Maïakovski avait organisé à Moscou, un concert métropolitain de sirènes et sifflets industriels. Llorenç Barber donne aujourd’hui des concerts urbain dans le cadre desquels il spatialise le son sur toute une ville. Le land art avait commencé d’introduire la grande échelle du paysage, de la trace et de la déambulation. James Turell, entre ciel et entrailles, crée à Roden Crater dans l’Arizona, une œuvre hors limites. Le Groupe Dunes travaille sur les toits de la Friche de la Belle de Mai, à embraser Marseille en mêlant à l’échelle d’une ville, son, danse et images projetées. Daniel Buren transforme de grandes pièces urbaines et jalonne la ville de drapeaux et de signes. Jenny Holzer investit les murs des villes et les flots des rivières pour y projeter ses messages de lumière. Christo enveloppe monuments et paysages. Felice Varini embrasse le territoire de la ville et reconstitue à partir d’un point de vue l’intelligibilité d’espaces disjoints. Mais notre galerie double face saura mêler ces plaisirs et découvertes à la grande échelle avec les surprises de la promenade et de la proximité.
Tous les éléments de l’environnement : eau, son, mouvement, lumière … sont les matériaux d’un art territorial pour la plus grande galerie du monde. Jérôme Sans et ARM ont déjà virtuellement convoqué à cette fête quelques uns des meilleurs artistes d’aujourd’hui, aptes à alterner des paysages et des créations diurnes et nocturnes. Au delà des événements et programmations à temporalité variable, les artistes investiront des lieux d’activité tels les restaurant, piscine, volière, salle de jeu d’enfants… Les citer tous serait vain à ce moment de la réflexion. Mais il est sûr que les Buren, Höller, Kersalé, Hirschorn, Lévêque, Orozco, Ohanian, Huygue, Lin, Rehberger, Crasset, Wiener, Hybert, Corillon, Aitken, Fabre, Abramovic, Delvoye, Frize relèveront un tel défi avec enthousiasme.
Les promesses d’un projet suffisent pour qui va rechercher l’invention là où elle point. Elle est ici présente, grosse de changements et de nouveaux usages. Mais nous ne saurions nous satisfaire de cet éblouissement s’il n’était que l’expression passagère d’un désir. L’île est là, la Fondation François Pinault va bientôt s’ériger ; une aventure urbaine et culturelle entre dans le vif. ARM et la maîtrise d’ouvrage se rencontrent pour approfondir les voies et les modalités de mise en œuvre de la galerie de l’île, de cette façade-enveloppe qui a maintenant explicité sa nature et affirmé ses ambitions formelles et programmatiques. Le chemin à parcourir est d’autant plus difficile que les perspectives sont nouvelles et ne renvoient pas à des modèles avérés. Cette forme habitée, cette forme en mouvement qui va naître exigera encore et toujours du talent. Celui des maîtres d’œuvre bien sûr, mais aussi celui des maîtres d’ouvrage, politiques et hommes de l’art. Un tantinet fanfarons, les rédacteurs du projet le décrivaient ainsi dans le premier document de propositions :C’est un concept lourd de sens, qui globalement fera fuir le politique. Au pied du mur absent nul n’a fuit. Ce qui est écrit doit maintenant se réaliser. Maintes évolutions seront adoptées, maints changements seront proposés. Tant mieux, la vie continue. Le défi est exaltant, le projet magnifique. Mais rien ne vaudra jamais le premier jour de peur et de plénitude lorsque la galerie sera édifiée, les activités installées et que les visiteurs se hâteront pour atteindre le plaisir perché du chemin de ronde.
François Barré.
[1] Tadao Ando, Manuelle Gautrand, Steven Holl, Rem Koolhaas, MVRDV,Dominique Perrault
[2] Jean-Louis Subileau est directeur de la SAEM Val de Seine. François Grether est auprès de lui, urbaniste conseil de la maîtrise d’ouvrage du projet global des terrains Renault.
[3] Texte de l’avis d’appel public à la concurrence
[4] Titre d’une conférence d’Yves Klein faite en 1959 à la Sorbonne
[5] Un jury présidé par Jean-Pierre Fourcade s’est réuni le21 janvier 2004. Il a retenu douze équipes parmi la soixantaine qui s’étaient portées candidates : ARM ARCHITECTURE (Matthieu Poitevin – Pascal Reynaud) -Stéphane Maupin-Jérôme Sans ; Berger & Parkkinen ; S. Berthelier, Ph. Fichet, B. Tribouillet ; BTUA Bernard Tschumi ; Massimiliano Fuksas architecture ; Manuelle Gautrand ; Gigon-Guyer ; Lacaton & Vassal architectes ; Remy Marciano ; Nicolas Michelin ; Dominique Perrault ; Rudy Ricciotti. Le 20 avril, le jury a examiné les esquisses présentées par ces douze équipes et en a gardé quatre pour leur confier des études de définition : ARM ARCHITECTURE Poitevin-Reynaud-Stéphane Maupin-Jérôme Sans- DVVD ingéniérie ; BTUA Bernard Tschumi ; Nicolas Michelin ; Dominique Perrault. Le 5 octobre, le jury a examiné les propositions de ces quatre équipes et proposé au maître d’ouvrage de déclarer lauréate l’équipe ARM ARCHITECTURE Poitevin-Reynaud-Stéphane Maupin-Jérôme Sans. Jean-Pierre Fourcade a pris cette décision.
[6] Plutôt que d’énumérer tous les noms de l’équipe, j’utiliserai ce terme générique : ARM
[7] Frédéric Edelmann in « Le Monde », 14 Août 2004.
[8] Les règles urbaines imposées par la maîtrise d’ouvrage permettaient « des saillies exceptionnelles et limitées » sur la rive nord de l’île, entre le pont Daydé et le nouveau pont conçu par Marc Barani.
[9] D’autres, mieux que moi pourraient écrire la légende de l’œuvre en train de se constituer. Ainsi Oskar Serti, qui a rejoint l’équipe saura-t-il ajouter à mon récit une indispensable rigueur historique.
